|
Tous
les traités de gastronomie sont pleins de ces menus-types,
où le service des vins, réglé comme un ballet,
prévoit les Graves secs avec le poisson et les coquillages,
les vins rouges légers avec les entrées, les plus
corsés avec les rôts et le gibier, pour aboutir aux
millésimes rares qui suivent les fromages.
On
éprouve quelque embarras à choisir la place des blancs
liquoreux. On parle bien des entremets, mais chacun sait que, trop
sucrés, ils nuisent à la dégustation. Aussi
ne faut-il pas hésiter à boire un Sauternes comme
apéritif. Il parfume merveilleusement le gosier et, comme
on ne boit pas ce vin royal à grandes lampées, il
ne fatigue pas. D'aucuns le servent judicieusement à l'heure
du "thé" ou du "goûter". Il accompagne
aimablement les macarons de Saint-Emilion.
Mais
si l'on veut en tirer toutes les jouissances qu'il peut offrir,
il ne faut pas hésiter à suivre l'exemple des gens
de Barsac qui vous offrent leurs meilleurs vins avec une aile de
poulet de Gascogne, cuit à la broche ou mieux "à
la ficelle", doré et croustillant à point. Inutile
de dire qu'il ne faut plus compter dès lors sur la belle
ordonnance du menu classique. Mais celui-ci ne devient-il pas exceptionnel ?
Notre temps est celui des repas brefs, du plat unique ou presque.
Si le choix en est limité, qu'il soit parfait du moins.
Mariez
un Saint-Emilion à la sève généreuse
à un gigot sans prétentions aristocratiques, un Margaux
encore un peu jeune mais tout fruité de cabernet à
un soufflé au fromage et, au fromage lui-même, qu'il
soit de Beaufort ou de Brie, un 1929, un 1928, un 1921 de nos grands
crus dont tout français peut avoir dans sa cave quelques
exemplaires, sans excessive dépense, pourvu qu'il ait un
peu de prévoyance, de patience et de goût, vertus qui,
paraît-il, ne manquent pas chez nous.
| |
 |
Il
est non moins indécent pour l'honnête homme d'ignorer
les crus du Médoc, de Sauternes et de Saint-Emilion que de
n'avoir tant soit peu fréquenté Virgile, Shakespeare,
Molière et Goethe. On ne saurait trop recommander à
nos contemporains l'étude diligente des grands millésimes
tout comme celle des chefs-d'oeuvre littéraires de notre
civilisation. L'un et l'autre sont du meilleur secours contre les
atteintes pernicieuses de la mélancolie. Cette maladie devient
trop commune à notre époque. On lit peu ou mal, on
n'a plus assez de caves pour s'y mettre au frais et y réfléchir
tout en choisissant des flacons.
Que
d'équitables jugements et de salutaires décisions
nos pères ne devaient-ils pas à ces méditations
souterraines ! Quelle maîtrise des nerfs pour incliner, sans
un tremblement, le col d'un vieux magnum vers celui d'une carafe
de cristal, tout en surveillant, éclatante comme un vitrail,
la transparence du vin à la lueur d'une chandelle !
La source étincelante, pleine d'ardeurs et de parfums, coule
avec majesté. Au fond de son lit, de petits cristaux de tartre
descendent en mesure, pour s'arrêter dans le gîte pansu
précédent, plage d'un golfe sombre en contre-jour
d'un soleil couchant.
Les
soins du "décantage" et la contemplation de telles
splendeurs développent chez les gourmets une bonne humeur
rayonnante. Ajoutons qu'ils boivent ainsi des vins dont le vulgaire
ne soupçonne même pas la qualité inouïe.
Qu'attendez-vous pour les imiter ? D'avoir un caveau bien garni ?
Je vous souhaite bien cordialement ce bonheur. À défaut
toutefois, achetez vos vins rouges deux ou trois jours à
l'avance. Conservez vos bouteilles debout dans votre salle à
manger, sans les approcher du feu et, quelques heures avant de les
servir, décantez-les.
Quant
aux vins blancs, tout est plus simple. Buvez-les frais, mais non
glacés, à sept ou huit degrés centigrades,
si vous voulez m'en croire.
|